Au-delà du vote utile : que valent les modes de scrutin alternatifs ?
Vote par approbation, jugement majoritaire, vote alternatif, proportionnelle : ce que d'autres règles changent à ce que les électeurs peuvent exprimer.
À chaque élection présidentielle, le même reproche revient : le scrutin uninominal majoritaire à deux tours pousse au “vote utile”. Beaucoup d’électeurs votent au premier tour pour un candidat qui a une chance d’atteindre le second plutôt que pour celui qu’ils préfèrent, et gardent le sentiment de choisir par élimination.
Les règles de vote décident de la façon dont les opinions deviennent un résultat : quels candidats émergent, et ce que l’électeur peut dire sur son bulletin. La question est ancienne : Borda a exposé sa méthode à l’Académie royale des sciences, qui l’a publiée en 17841, et Condorcet a publié la sienne l’année suivante2. Quatre autres règles reviennent régulièrement dans le débat français.
Le vote par approbation
Aujourd’hui, l’électeur ne peut choisir qu’un nom, même si plusieurs candidats lui conviennent. Avec le vote par approbation (on dit aussi vote par assentiment), il coche autant de candidats qu’il veut : deux, quatre ou sept sur dix. Chaque case cochée compte pour une voix, et le candidat qui en réunit le plus l’emporte.
L’électeur n’a plus à craindre de disperser les voix entre deux candidats proches, puisqu’il peut soutenir les deux.
Des chercheurs l’ont testé lors des présidentielles de 2002, 2007, 2012 et 2017, avec des électeurs volontaires à la sortie de bureaux de vote. En 2002, l’approbation a déjà modifié le classement des candidats par rapport au premier tour officiel3. En 2007, l’expérience a réuni plus de 5 000 électeurs dans trois communes4. En 2012, le classement obtenu était encore nettement différent de celui du scrutin officiel5. En 2017, l’expérience a aussi eu lieu en ligne, avec 37 739 participants6.
Le jugement majoritaire
Le jugement majoritaire a été conçu par Michel Balinski et Rida Laraki, directeurs de recherche au CNRS7. L’électeur ne désigne pas un nom : il donne une mention à chaque candidat, indépendamment des autres, sur une échelle commune.
- Excellent
- Très bien
- Bien
- Assez bien
- Passable
- Insuffisant
- À rejeter
Chaque candidat reçoit sa mention majoritaire, c’est-à-dire la meilleure mention que lui accorde au moins la moitié des électeurs, en comptant ceux qui lui donnent mieux. Le candidat qui a la meilleure mention majoritaire est élu. En cas d’égalité, on compare la part d’électeurs qui lui ont donné une mention supérieure à celle qui lui ont donné une mention inférieure.
Bien noter un candidat qu’on apprécie ne retire rien à un autre candidat acceptable, ce qui laisse moins de prise au vote stratégique. Le résultat dit aussi quelle adhésion chaque candidat suscite, et pas seulement combien d’électeurs l’ont placé en tête.
La Primaire populaire l’a utilisé en janvier 2022 : sur 392 738 votants, Christiane Taubira a obtenu la meilleure mention majoritaire, “bien plus”, et la Primaire l’a désignée comme candidate à la présidentielle8.
Le vote alternatif
Le vote alternatif, appelé aussi second tour instantané (en anglais ranked-choice voting), élit la Chambre des représentants australienne depuis une élection partielle de décembre 19189. Aux États-Unis, le Maine est devenu en 2018 le premier État à l’utiliser pour une élection fédérale10. L’électeur classe les candidats par ordre de préférence : 1, 2, 3, et ainsi de suite.
Le dépouillement se fait par étapes :
- On compte les premiers choix. Si un candidat dépasse 50 %, il est élu.
- Sinon, le candidat qui a reçu le moins de premiers choix est éliminé.
- Ses bulletins vont aux candidats restants, selon le choix suivant de chaque électeur.
- On recommence jusqu’à ce qu’un candidat ait la majorité absolue.
L’électeur n’a pas à deviner qui sera au second tour. Il classe les candidats dans l’ordre où il les préfère, en un seul passage.
La proportionnelle pour l’Assemblée
Pour les législatives, la question est celle de la représentation à l’Assemblée nationale. Le scrutin majoritaire par circonscription grossit les majorités et sous-représente les courants dont les électeurs sont dispersés sur le territoire.
Deux options reviennent souvent dans le débat :
- la proportionnelle intégrale, où chaque parti obtient un nombre de sièges proportionnel à son total de voix ;
- un scrutin mixte, où une partie des députés est élue en circonscription et l’autre sur des listes à la proportionnelle, comme en Allemagne depuis 194911.
La France a déjà essayé la proportionnelle une fois sous la Ve République. Aux législatives de 1986, les députés ont été élus à la proportionnelle dans chaque département, avec un seuil de 5 % des voix12,13. Une loi de juillet 1986 a rétabli le scrutin majoritaire, appliqué dès l’élection suivante, en 198814.
Le lien avec nos enquêtes
La manière de poser une question décide de ce que les gens peuvent répondre. La grande enquête de novembre mêle donc aux questions à choix unique des échelles graduées, une grille d’évaluation et un classement par ordre de préférence.
Références
Borda, J.-C. de. (1784). Mémoire sur les élections au scrutin. Histoire de l’Académie royale des sciences, année 1781, 657-665. ↩︎
Condorcet, J.-A.-N. de C., marquis de. (1785). Essai sur l’application de l’analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix. Imprimerie royale. ↩︎
Laslier, J.-F. et Van der Straeten, K. (2008). A live experiment on approval voting. Experimental Economics, 11(1), 97-105. https://doi.org/10.1007/s10683-006-9149-6 ↩︎
Baujard, A. et Igersheim, H. (2009). Expérimentation du vote par note et du vote par approbation le 22 avril 2007 : premiers résultats. Revue économique, 60(1), 189-201. https://doi.org/10.3917/reco.601.0189 ↩︎
Baujard, A., Gavrel, F., Igersheim, H., Laslier, J.-F. et Lebon, I. (2013). Vote par approbation, vote par note : une expérimentation lors de l’élection présidentielle du 22 avril 2012. Revue économique, 64(2), 345-356. https://doi.org/10.3917/reco.642.0006 ↩︎
Bouveret, S., Blanch, R., Baujard, A., Durand, F., Igersheim, H., Lang, J., Laruelle, A., Laslier, J.-F., Lebon, I. et Merlin, V. (2018). Voter Autrement 2017, online experiment (version 1.0) [Jeu de données]. Zenodo. https://doi.org/10.5281/zenodo.1199545 ↩︎
Balinski, M. et Laraki, R. (2007). A theory of measuring, electing, and ranking. Proceedings of the National Academy of Sciences, 104(21), 8720-8725. https://doi.org/10.1073/pnas.0702634104 ↩︎
Piro, P. (2022, 1er février). Primaire populaire : un projet passable mais un résultat insuffisant. Politis. https://www.politis.fr/articles/2022/02/primaire-populaire-un-projet-passable-mais-un-resultat-insuffisant-44030/ ↩︎
Farnsworth, M. (2018, 14 décembre). Preferential voting in federal elections is one hundred years old today. AustralianPolitics.com. https://australianpolitics.com/2018/12/14/preferential-voting-centenary.html ↩︎
Maine State Law and Legislative Reference Library. (2026). Ranked choice voting in Maine (archived). Maine State Legislature. https://legislature.maine.gov/lawlibrary/ranked-choice-voting-in-maine ↩︎
Deutscher Bundestag. (s. d.). Die ersten Bundestagswahlen 1949. https://www.bundestag.de/parlament/geschichte/75jahre/erster_bundestag/wahl1949-933578 ↩︎
Levade, A. (2025, 2 mai). Scrutin proportionnel aux législatives : les enjeux pratiques… et politiques. Le Club des juristes. https://www.leclubdesjuristes.com/politique/scrutin-proportionnel-aux-legislatives-les-enjeux-pratiques-et-politiques-10525/ ↩︎
Loi n° 85-690 du 10 juillet 1985 modifiant le code électoral et relative à l’élection des députés. (1985). Journal officiel de la République française. ↩︎
Loi n° 86-825 du 11 juillet 1986 relative à l’élection des députés et autorisant le Gouvernement à délimiter par ordonnance les circonscriptions électorales. (1986). Journal officiel de la République française. ↩︎